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« Chacune a creusé sa place à la truelle » : la passion de Sasha Lanièce, navigatrice engagée pour les femmes

Le 1er novembre prochain, Sasha Lanièce prendra le départ de la célèbre Route du rhum. Un défi de taille pour la navigatrice, ingénieure et docteure en physique, qui a lancé sa propre écurie 100 % féminine.

Sasha Lanièce prendra le 1er novembre le départ de la Route du rhum.

Le rendez-vous est pris dans un hôtel de la banlieue parisienne, loin des bateaux et de la mer qu’elle aime tant. En ce lundi après-midi de début d’automne, Sasha Lanièce se prête au jeu des rendez-vous médiatiques, suivie par sa propre équipe qui la filme pour un futur projet. Aussitôt les présentations faites, le ton est donné. « Dans la voile, tout le monde se tutoie », sourit-elle. Avant de glisser, taquine : « Je n’ai aucun problème quand des femmes me tutoient, mais quand ce sont des hommes bien plus âgés, un peu condescendants… » À 33 ans, Sasha Lanièce est le visage d’une nouvelle génération de navigatrices. Une femme qui, au lieu de se plier aux règles d’un sport encore très masculin, a décidé de relever tous les défis.

Le 1er novembre prochain, elle prendra le départ de la 13e édition de la Route du rhum, cette légendaire transatlantique en solitaire qui relie Saint-Malo, en Bretagne, à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Elle sera à bord de son Class40 Alderan, appartenant à sa propre écurie 100 % féminine, Les Déferlantes Sailing Team. « Mon objectif, c’est de m’accrocher à ceux qui sont devant, à ceux qui sont champions olympiques et de dire ok, je suis dans le groupe, je ne me fais pas trop distancer, je fais les bons choix, je fais les bonnes manœuvres, je signe une belle course sans erreur ».

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Seule à bord de son navire, Sasha Lanièce devra affronter un détail un brin ironique pour une femme de l’océan… la trentenaire a le mal de mer. « Mais bon, je gère », assure-t-elle alors qu’elle suit une préparation mentale spécifique. « C’est hyper important parce que quand tu dégoupilles, il n’y a personne pour te remonter le moral », rappelle-t-elle. Et si, grâce à Starlink, elle pourra utiliser son téléphone durant la course, Sasha préfère ne « pas trop communiquer avec la Terre », certaine que sa personne, sa confiance en elle et son goût du défi suffiront à la pousser dans ses retranchements en cas de difficulté. Elle livre d’ailleurs cette amusante anecdote : elle a appris bien après l’une de ses courses qu’elle avait navigué avec un doigt cassé. À l’époque, seule en mer, elle n’avait pas réalisé sa blessure, ressentant une douleur qu’elle avait juste tenté de calmer en scotchant ses doigts ensemble. « Quand il faut, on est capable de beaucoup de choses ».

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Mais Sasha Lanièce ne sera pas tout à fait seule durant sa traversée de l’Atlantique. Dans son bateau, elle aime avoir « pas mal de petits mots » et photos de ses proches. Surtout, elle aura avec elle une image en particulier, celle de la peluche de koala qu’on a placée dans son berceau à la naissance et qui est plus tard devenue son doudou. « J’ai encore cette peluche dans mon placard, mais c’est une relique à présent, elle a 33 ans ! » Parce qu’elle ne se voit pas traverser l’Atlantique avec, une amie illustratrice lui a dessiné un koala qu’elle garde désormais dans son bateau. « Elle l’a fait de sorte qu’il soit accroché à une branche, comme pour dire de ne rien lâcher ».

Un sport découvert par hasard

Si Sasha Lanièce consacre aujourd’hui sa vie à la voile, elle n’y était au départ pas destinée. Née en région parisienne, elle découvre « un peu par hasard » ce sport lors d’un stage. Le coup de cœur est immédiat, d’autant qu’un élément la marque plus que tout : « Le moniteur était une monitrice. J’ai découvert que tu pouvais gérer un bateau toute seule, je trouvais ça fou. Tu es toute seule dans la tempête, tu vois les étoiles ». Tout au long de sa jeunesse, elle est donc inscrite à des stages de voile pendant les vacances. Mais la vie l’en éloigne. Les études, puis les premiers boulots, « je n’avais plus le temps ». Pourtant, elle ne peut oublier complètement cette passion qui l’anime. Durant des années, elle lit des livres, s’informe, sans y revenir.

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Car à l’époque, Sasha Lanièce est très prise par ses études. « On n’était pas de grands sportifs, mes parents, mes grands-parents sont des gens qui ont réussi par le travail. Ils sont sortis de leur classe sociale par le travail, donc c’était très important qu’on soit les premières de la classe, on était poussées très fort », se souvient-elle, évoquant son enfance auprès de ses sœurs. Loin des bateaux et du grand large, elle entreprend des études scientifiques, devient ingénieure des Arts et Métiers, docteure en physique à l’École normale supérieure puis data scientist à l’Assemblée nationale, s’offrant même un passage par un laboratoire de la prestigieuse université de Harvard.

Mais l’appel de l’océan est plus fort. Elle se souvient qu’elle regardait alors un Youtubeur navigateur qui publiait tous les dimanches une nouvelle vidéo. « J’ai trop envie d’y aller », se dit-elle. Alors, elle se remet peu à peu à faire du bateau et prend une année sabbatique. La bonne élève se rebelle pour enfin assouvir son rêve. Mais ses proches, au départ, ne soutiennent pas son choix. « Tu as fait des études, va bosser, utilise tes études », lui dit-on. Comme une phrase qui résonne auprès de tant de femmes, elle se souvient de son père lui disant : « Tu ne pourras jamais fonder de famille ». « Il faut imaginer, en juin je suis à Paris en couple dans mon appart, je finis ma thèse et je vais chercher un boulot dans la recherche. En septembre, je suis séparée, je suis partie en Bretagne et je veux faire du bateau. Donc, ça a été assez rapide pour eux. »

« Ils avaient raison, je ne savais rien faire donc j’ai tout appris »

Si tout le monde lui dit qu’elle n’y arrivera jamais, Sasha, elle, en est certaine, elle mènera son projet à bien. « J’y croyais dur comme fer », confie-t-elle. Alors qu’elle est sur la bonne voie, le Covid vient mettre un stop à son début de carrière. « J’ai perdu mes sponsors », regrette-t-elle. Mais la jeune femme est têtue, peut-être sa meilleure qualité. Et elle ne lâche rien. « J’ai appris sur le tas, j’ai fait des erreurs, c’est sûr. Ils avaient raison hein, je ne savais rien faire donc j’ai tout appris ». Et ça a marché. « J’ai galéré, je suis tombée. Je me suis relevée », se félicite-t-elle. De ses débuts, elle se souvient n’avoir eu aucune idée de comment aller chercher un sponsor, comment faire un budget, « je ne savais même pas ce qu’était la TVA, je n’osais pas prendre la parole en public ». Elle se rappelle aussi des remarques reçues : « les gens du milieu me disaient : tu n’es pas du milieu, tu ne sais pas naviguer, arrête de te prendre pour quelqu’un ». Mais elle ne baisse pas les bras. Loin de là.

Car en plus de se lancer dans la compétition, elle crée en 2023 sa propre écurie, complètement féminine. « Je n’ai grandi qu’avec des sœurs, j’ai été dans des écoles non mixtes, ce n’est pas forcément adapté à la vie sociale de tous les jours mais moi, je ne me suis pas trop posé de questions, je ne me suis jamais construite à travers l’image des hommes », explique-t-elle. « Au pire, ça ne marche pas », voilà ce qu’elle se répète inlassablement. Dans son ancienne vie de scientifique, puis celle de navigatrice, elle a toutefois eu plusieurs fois affaire au même genre de personnes. « En labo, en recherches, j’étais confrontée à des gens plus vieux, donc il y avait des petites remarques un peu sexistes. Et puis plus on montait dans la hiérarchie, moins il y avait de femmes… Dans la voile, c’est un peu pareil ». C’est pour changer les choses qu’elle monte donc son écurie. Face aux doutes de son entourage, elle répond : « Je n’ai jamais dit que j’allais réussir, j’ai dit que j’allais essayer ». « Non mais il ne faut pas faire de bruit. En plus, tu es une femme », lui lance-t-on. À quoi elle rétorque : « Peut-être que ça marchera, peut-être que ça ne marchera pas. Mais je trouve qu’on a le droit d’essayer. »

De scientifique à navigatrice qui découvre les mini-transats, Sasha Lanièce devient ensuite cheffe d’entreprise. De Paris à Saint-Malo, elle finit à Lorient. Autant d’étapes de vie qui la comblent aujourd’hui. « Je suis tellement plus heureuse qu’en labo », glisse-t-elle. Et malgré les réticences du début, elle peut désormais compter sur ses proches. Son mari, d’abord, un ancien concurrent rencontré lors d’une course en solitaire, reconverti dans le marketing, mais surtout sur ses parents, qui ont vaincu les préjugés et la peur.

« Ma mère parle de moi à tout le monde au village », sourit-elle. Pourtant, le changement de vie de Sasha a provoqué des tensions entre elles au départ. « Elle était très dure avec moi », se rappelle-t-elle. Avec le recul, elle a compris que sa mère avait en réalité peur pour sa fille. Après une conversation à cœur ouvert, une décision « hyper courageuse » est prise. Alors que Sasha doit ramener son bateau à Lorient après une étape aux Sables-d’Olonne après une transatlantique, sa mère vient l’accueillir. Ensemble, elles voguent durant 48 heures jusqu’à Lorient, dans ce « petit engin pas du tout confortable ». « J’avais envie de comprendre pourquoi tu faisais ça. Pourquoi ça t’animait autant », lui dit sa maman. Deux jours qui changeront tout entre elles. « Elle a compris ce que je vivais, elle a vu que c’était pas si dangereux, elle a vu que je savais très bien ce que je faisais ».

« Je suis hyper privilégiée »

Sasha Lanièce souhaite inspirer les filles et les femmes comme elle a pu l’être elle-même autrefois. Clarisse Crémer, Samantha Davies, Amélie Grassi sont trois noms qu’elle cite facilement. De « sacrées nanas ». Pour passer son message, la trentenaire mise sur les réseaux sociaux, où elle partage ses défis, ses exploits mais aussi ses doutes. « Pourquoi j’aimerais avoir 2 millions d’abonnés… ce n’est pas pour être famous, c’est pour qu’il y ait 2 millions de jeunes filles qui regardent nos aventures et qui se disent “Vas-y, moi aussi je peux le faire.” Ça, ce serait mon rêve. »

Et bien qu’elle espère toucher le plus grand nombre de personnes, elle sait aussi qu’elle est une privilégiée. « On m’avait demandé un jour de faire une intervention auprès de jeunes filles de banlieue moins aisées. Je me disais que je n’avais aucune légitimité, parce que oui je suis hyper privilégiée, on m’a payé de belles études, on m’a offert mes premiers stages de voile. Quand j’étais en train de chercher de l’argent, j’habitais chez mes parents, ils pouvaient me loger, me nourrir… Il y a plein de facteurs qui font que ça a été plus facile », reconnaît-elle. Mais son message reste cependant le même : « Pour la voile, je ne savais rien et j’ai tout appris, donc je pense que si on se donne à fond, on peut y arriver, mais c’est sûr que ça ne prendra pas le même temps pour tout le monde. Mais si c’est ce qui est bon pour toi, va au bout », lance-t-elle.

Un message qu’elle adresse plus que jamais aux femmes. Car elle constate, elle-même dans ce milieu très masculin, à quel point la solidarité féminine joue un rôle important. « Chacune a creusé sa place à la truelle donc il y a une entraide de fou entre nous », se réjouit-elle. « Et puis on vit toutes les mêmes choses, les remarques un peu déplacées et pas forcément fondées. C’est clairement un combat en cours et moi je mène un combat très spécifique où j’ai envie qu’en Class40, il y ait une course mixte… et ce n’est pas facile ». Pourquoi les courses mixtes ? « Parce que ça force les hommes à naviguer avec les femmes », explique-t-elle, ajoutant avec un peu d’ironie que souvent, les navigateurs pensent « qu’on va vouloir se faire les ongles à bord ».

Avec ses prises de parole, son écurie, ses résultats, Sasha Lanièce veut être celle par qui le changement arrivera. « On dit que les femmes peuvent faire comme les hommes. Mais c’est tellement fatiguant. Parce qu’on doit bosser tellement plus. On doit tellement plus prouver qu’on mérite notre place. » Et d’ajouter, avec une pointe d’humour : « On dit aussi souvent que l’égalité, c’est quand une femme incompétente est nommée à un poste. Le jour où on invitera des femmes qui ne sont pas le top niveau sur des gros bateaux, là, ça voudra dire qu’il y a un peu de souplesse. »

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