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Sa charge sur le centre international irlandais Robbie Henshaw a fait le tour de la planète rugby la saison passée. Le 2 mai dernier, Mikheili Shioshvili (20 ans) a laissé sa carte de visite au rugby européen en éteignant malgré lui le centre aux 84 sélections en demi-finale de Champions Cup. Le colosse géorgien du RC Toulon (1m93, 119 kg) se fait plus rare depuis, lui qui n’a été titulaire qu’une seule fois cette saison sur la pelouse de Castres. Le troisième ligne a accepté de se livrer auprès d’Actu Rugby, mettant sa timidité de côté, pour évoquer son parcours depuis un petit quartier de Tbilissi jusqu’au centre de formation rouge et noir et à la sélection nationale.
Actu : On vous a quitté alors que vous étiez présent sur toutes les feuilles de match du RC Toulon en fin de saison dernière et vous n'avez disputé que trois rencontres en ce début de saison. Que vous est-il arrivé ?
Mikheili Shioshvili : Je suis revenu blessé à Toulon après la Coupe du Monde U20, que j’ai disputée avec la Géorgie. Je n’ai pas pu m’entraîner donc j’ai pris beaucoup de poids, je faisais 124 kilos lorsque je suis revenu. J’ai donc eu le droit à une préparation physique spéciale pendant quatre semaines mais, maintenant, je me sens très bien. Sur le terrain je me sentais toujours aussi fort, comme avant, mais j’étais fatigué beaucoup plus rapidement donc j’ai perdu 5 kilos et je suis prêt. J’ai envie de tout donner pour Toulon donc j’attends ma chance et j’espère qu’elle arrivera bientôt.
Le grand public ne vous connaissait pas avant votre premier match contre Lyon au mois de février mais vous n’avez plus quitté l’équipe depuis. Comment vous êtes-vous senti ?
M.S. : J’ai vraiment travaillé dur pendant plusieurs années pour arriver au niveau professionnel. L’an dernier, j’ai passé une partie de la saison blessé, c’était vraiment très difficile, mais je suis revenu et j’ai réussi à retrouver la forme. A ce moment-là, j’avais faim de rugby, je voulais jouer, et Pierre Mignoni m’a donné ma chance à Lyon. J’ai vraiment envie de le remercier, ainsi que Cédric Béal (responsable du centre de formation du RCT, NDLR), parce que j’ai été très bien formé et Cédric m’a beaucoup aidé. Il me disait ce que je devais faire pendant les matchs, il me soutenait. Grâce à eux j’ai saisi ma chance et ensuite j’ai enchaîné jusqu’à la demi-finale de Champions Cup. C’était vraiment incroyable.
Pourquoi était-ce si difficile, cette période éloigné des terrains ?
M.S. : J’ai disputé la Coupe du Monde U20 avec la Géorgie en 2025 et quand je suis rentré à Toulon, je voulais vraiment jouer avec les professionnels mais je me suis blessé aux adducteurs. J’ai eu besoin de me faire opérer et c’était un moment difficile à vivre car j’avais tout donné pour ce moment mais la blessure m’en empêchait. J’appelais ma famille tous les jours en Géorgie, je me disais qu’il fallait peut-être que je rentre au pays pour jouer au rugby là-bas et que je reviendrais peut-être en France plus tard dans ma carrière. Je revenais vraiment pour faire une bonne saison mais la blessure a tout stoppé alors je suis resté concentré sur cet objectif. C’était très dur, notamment au niveau du travail à faire, mais je l’ai fait en pensant au jour où ce premier match professionnel allait arriver. Et je remercie Dieu de me l’avoir offert.
C’était votre deuxième saison seulement à Toulon. Comment êtes-vous arrivé dans le Var ?
M.S. : Tout s’est fait lorsque je jouais avec l’équipe des moins de 18 ans de la Géorgie. On a affronté l’Écosse et j’ai vraiment fait un très bon match. Plusieurs équipes se sont donc intéressées à moi. Il y avait Bayonne, Oyonnax et Toulon. Quand j’ai entendu Toulon, j’ai tout de suite voulu venir ici pour faire comme Mamuka Gorgodze. Alors je suis venu mais c’était compliqué, j’étais toujours avec ma famille et mes amis et tout le monde me manquait d’un coup. Heureusement qu’il y avait Beka Gigashvili et Davit Mtchedlidze qui m’ont accueilli au club. Je ne parlais pas très bien français, la culture était différente…
"En Géorgie, on est vraiment tous très proches, nos liens sont très forts, on est prêts à mourir les uns pour les autres. C’était différent en arrivant ici, je n’avais plus ce côté-là alors je me suis dit que toutes les grandes choses commencent par ces moments difficiles. J’ai eu de la chance de faire partie d’une super équipe espoirs. On était tous ensemble et on est allé jusqu’en finale du championnat donc ça m’a beaucoup aidé."
D’où veniez-vous en Géorgie ?
M.S. : On vivait dans un petit quartier de Tbilissi avec ma famille dont mon père qui était un joueur de rugby (Shio Shioshvili, international à 7). J’ai commencé le rugby pour faire comme lui lorsque j’avais six ans. J'ai débuté dans son équipe et j’y ai joué pendant quatre ans. Ensuite, je me suis un peu arrêté avant de reprendre quelques années plus tard parce que je faisais beaucoup de bêtises. Je n’allais pas aux entraînements parce que je préférais rester dans mon quartier, avec mes amis, mais ce n’était pas très bien. Ensuite, j’ai changé d’école et j’ai rejoint une équipe plus proche de mon école, le Lelo Saracens. Et l’entraîneur Zurab Khorbaladze a fait de très bonnes choses pour moi.
Qu’a-t-il fait ?
M.S. : Il voyait que j’étais un bon joueur mais que je n’étais pas très discipliné… Il voulait que je joue plus donc il appelait souvent mes parents, il venait me chercher pour que j’aille à l’entraînement. On est devenus très amis et ce n’était plus seulement mon entraîneur. Il m’a dit que certaines choses n’étaient pas bien et, grâce à lui, je suis devenu un peu plus professionnel. Ensuite, j’ai été sélectionné en équipe de Géorgie U18 et j’ai vraiment aimé ça, c’était incroyable. Alors j’ai adopté un comportement vraiment professionnel puis je suis arrivé à Toulon et j’ai vraiment tout changé, en devenant un vrai joueur au quotidien et en arrêtant les bêtises.
Quelles étaient ces bêtises que vous faisiez ?
M.S. : Chez nous c’est un petit quartier, on a tous grandi ensemble depuis qu’on a trois ans. Si mes amis faisaient quelque chose, je le faisais aussi, et inversement. On était vraiment très proches, toujours ensemble, comme une famille. On traînait tous les jours dans le quartier, il y avait des bagarres, rien de très grave mais ce n’était pas très bien parce que j’étais dans un milieu un peu criminel. Surtout que Tbilissi est tout petit, tout le monde savait tout ce qu’il se passait quand on faisait des bagarres…
Le rugby était donc un moyen de sortir de ce milieu…
M.S. : Bien sûr, le rugby m’a sauvé. Quand je faisais des bêtises tous les jours, je savais que ce n’était pas bien mais je le faisais quand même. Le fait d’aller au rugby, ça m’empêchait de faire autre chose. C’est pour cela que mon entraîneur me poussait. Quand je voulais traîner dans notre quartier, il me retenait. Le rugby est une grande chance pour moi. Sans ça aujourd’hui, je serais peut-être toujours dans mon quartier à ne rien faire.
Imaginiez-vous pouvoir devenir professionnel un jour ?
M.S. : Lorsque j’ai commencé c’était un rêve pour moi de devenir professionnel. Je voulais faire comme mon père, j’allais toujours le voir à l’entraînement et je voulais vraiment être comme lui. Au fil du temps, j’ai eu comme modèle Mamuka Gorgodze aussi, un peu comme tous les Géorgiens parce que tout le monde l’aime là-bas (rires). Je voulais être fort et un bon joueur comme lui. Puis en grandissant, je faisais beaucoup de choses qui ne collaient pas avec le rugby, qui m’en écartaient, mais je pense que dans ma tête j’ai toujours voulu être un joueur de rugby.
"Quand mes parents ont su que j’allais venir à Toulon, ils étaient trop contents. Pour nous, c’est une chance de venir en France. Tous les Géorgiens le savent : s’ils veulent être des bons joueurs, il faut venir jouer ici."
Finalement vous avez réussi à faire comme votre père en février dernier en disputant votre premier match professionnel…
M.S. : Je n’oublierai jamais le jour où le staff a annoncé la composition de l’équipe. Ils m’ont dit que j’allais être titulaire donc je voulais appeler toute ma famille pour les prévenir. Et lorsque j’ai récupéré mon téléphone, j’ai vu que le sélectionneur de la Géorgie m’avait appelé pour me convoquer en équipe nationale. J’étais très heureux. En une seule journée, j’avais réalisé les deux rêves de mon père : jouer pour une équipe professionnelle en France et porter le maillot de l’équipe nationale.
Quel souvenir gardez-vous de votre première sélection face à la Roumanie (le 8 mars 2026 dans le Rugby Europe Championship) ?
M.S. : Ça aussi, c’était vraiment incroyable. J’ai joué en U18 et en U20 mais l’équipe nationale, c’est encore mieux. Quand j’ai chanté l'hymne, je me suis rappelé tout mon parcours depuis petit pour arriver jusqu’ici. En plus, j’ai marqué un essai lors de ce match. Je n’ai pas pleuré mais j’étais très proche (rires). Je suis très content d’y retourner au mois de novembre. Être convoqué pour la deuxième fois, c’est quelque chose de fort, ça veut dire que le sélectionneur me fait confiance. Il me donne une chance malgré mon âge.
Pensez-vous à la Coupe du Monde qui aura lieu en Australie dans un an ?
M.S. : Je ne veux pas passer pour quelqu’un qui a la grosse tête mais, disputer une Coupe du Monde avec la Géorgie, c’est vraiment mon rêve. Je pense que nos rêves arrivent si on travaille beaucoup donc je vais tout donner et j’espère y être. Ce sera difficile car il y a vraiment beaucoup de joueurs très forts en troisième ligne mais je vais tout faire pour en tout cas.
Votre gabarit et votre puissance impressionnent sur un terrain de rugby, avez-vous toujours été comme ça ?
M.S. : Maintenant, je ne suis plus trop grand par rapport aux autres mais quand j’étais petit, je l’étais vraiment. Je faisais 1m85 et 120 kg lorsque j’avais 14 ans donc c’était facile pour moi sur le terrain. Je pense que c’est aussi pour cela que je manquais de professionnalisme : c’était trop facile pour moi, même jusqu’en catégorie U18. En revanche, quand je suis arrivé à Toulon, j’ai vu que j’avais besoin de travailler énormément. Je pense que je n’ai jamais autant travaillé que lors de ma première année ici. Il ne suffisait plus de prendre le ballon, d’avancer et ensuite de plaquer. C’est ici que j’ai commencé à faire plus, j’ai vraiment reçu une très bonne formation au RCT.
Quels sont vos objectifs cette saison avec le RCT ?
M.S. : Je veux jouer le plus de matchs possible et être le plus souvent titulaire. J’aime vraiment ce club : l’atmosphère, l’équipe, les supporters… Je me sens ici comme chez moi. En Géorgie, je donnais mon corps et ma vie pour mon équipe et je me sens pareil ici.
"Je veux donner tout ce que je peux pour Toulon, c’est ça mon objectif : mourir pour ce club et ces supporters."
Mikheili Shioshvili pratiquait une autre activité sportive lors de son arrivée à Toulon. Le troisième ligne s’était inscrit dans un club de MMA de la ville où il passait également beaucoup de temps. « J’en ai fait beaucoup lors de ma première année mais ensuite j’ai arrêté, après ma blessure, se souvient-il. "J’ai compris que c’était un peu difficile de concilier les deux. Aller aux entraînements de MMA après les entraînements de rugby c’était vraiment très dur. »
Alors que fait le Géorgien sur son temps libre ? « Rien de particulier, répond-il en se marrant. Je "chille" et je vais à la mer, c’est bien. Le rugby fait partie de moi, j’aime ça, mais je ne regarde pas trop de matchs. J’aime bien regarder des matchs de foot en revanche, j’adore le Bayern Munich et Khvicha Kvaratskhelia, forcément, c’est le meilleur. »
Le joueur de foot est devenu une légende au pays mais est-il meilleur qu’une certaine légende géorgienne du rugby ? « Un peu en dessous de Mamuka Gorgodze quand même », conclut Shioshvili avec un grand sourire.