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« Toute la palette technique du futur grand Zidane était déjà présente à Bordeaux »

Dans un livre qui vient de paraître, les journalistes Romain Bely et Vincent Romain retracent les années « Girondins » de Zinédine Zidane. Le sélectionneur de l’équipe de France de football sera de retour à Bordeaux le dimanche 15 novembre pour affronter la Turquie

Zinédine Zidane lors de la finale de la coupe de l’UEFA face au Bayern de Munich le 15 mai 1996

Ce sont ces quatre années que Romain Bely et Vincent Romain, tous les deux journalistes à Sud Ouest retracent dans un livre qui vient de paraître aux Editions Sud Ouest.

Comment avez-vous travaillé pour réaliser ce livre ?

Romain Bely : On a mené un peu tout de front. En réalité, on se disait qu’il ne fallait pas trop tarder à commencer à écrire, mais il nous fallait quand même beaucoup de matière au préalable. La base était claire : quand on fait un livre sur Zidane aux Girondins de Bordeaux, il faut soit Zidane, soit Christophe Dugarry, soit Rolland Courbis, soit Bixente Lizarazu.

Vincent Romain : Dugarry n’était pas disponible. Lizarazu, on ne savait pas trop au début. Et moi, j‘ai pu obtenir un entretien avec Courbis en octobre. À partir de là, je savais qu’on allait se lancer et que le projet aboutirait. Mais il y a eu deux éléments vraiment décisifs : le premier, c’est que Romain a pu voir Courbis avant son décès, ce qui était fondamental. Le second, c’est que Lizarazu m’a dit oui. En réalité, si nous n’avions pas eu Lizarazu, je pense qu’on n’aurait pas fait le livre.

R.B : Oui, cela aurait été très difficile à défendre. Zidane est inaccessible. Même son agent ne nous a jamais répondu concrètement. En revanche, on a pu contacter pas mal de gens de son entourage. Zidane est intouchable, et son premier cercle l’est tout autant. Je pense néanmoins qu’on a eu accès à des personnes qui restent très proches de lui. Lizarazu est son ami, même s’il n’est pas aussi intime que Dugarry. Quand Lizarazu a donné son accord, on a été extrêmement soulagés. On ne voulait pas faire un livre qui soit une simple collection de photos et de vieux articles, on voulait écrire un ouvrage de fond.

Zinedine Zidane
Zinedine Zidane

D’autres ont-ils réussi à l’avoir, à faire quelque chose directement avec Zidane ?

V.R : Par le passé oui, il y a eu le livre de Dan Franck. Mais il n’y a rien de contemporain. Zidane ne parle quasiment jamais. Sa parole est extrêmement rare et verrouillée. Il choisit des occasions très précises. Ce sont des interventions exceptionnelles.

R.B : Un gros ouvrage intitulé 100 % Zidane est sorti à peu près au même moment que le nôtre. C’est un recueil de photos et de citations d’auteurs et de journalistes de L’Équipe, mais ils ne l’ont pas eu non plus. Zidane ne répond pas. Si notre livre sort maintenant, ce n’est évidemment pas un hasard : il y a sa prise de fonction en Équipe de France et le 30ᵉ anniversaire de l’épopée européenne des Girondins de Bordeaux en 1996. Mais c’était paradoxalement le pire moment pour l’avoir : étant dans la « salle d’attente » des Bleus, il ne voulait surtout pas s’exprimer auprès des journalistes.

19 mars 1996 au Parc Lescure à Bordeaux. Zinedine Zidane félicite Christophe Dugarry après son but face au Milan AC en quart de finale retour de la Coupe UEFA. On reconnaît également François Grenet, Didier Tholot (9) et Philippe Lucas (6)
19 mars 1996 au Parc Lescure à Bordeaux. Zinedine Zidane félicite Christophe Dugarry après son but face au Milan AC en quart de finale retour de la Coupe UEFA. On reconnaît également François Grenet, Didier Tholot (9) et Philippe Lucas (6)

Est-ce que cela peut changer maintenant qu’il est sélectionneur ?

V.R : Il donne déjà les conférences de presse obligatoires avant et après chaque match, ce qui représente un volume de parole important. Mais il a fait passer le message qu’il n’accorderait aucun entretien individuel, à l’exception de TF1 dans le cadre de Téléfoot, en raison des contrats avec la FFF. On a essayé de lui vendre le projet en précisant qu’on ne voulait parler ni du Real Madrid ni des Bleus, mais uniquement de la période 1992-1996 à Bordeaux. Nous nous étions engagés à ne pas dévier, mais cela n’a pas suffi.

19 mars 1996 au Parc Lescure à Bordeaux. Zinedine Zidane et Richard Witschge savourent la victoire des Girondins de Bordeaux face au Milan AC en quart de finale retour de la Coupe UEFA
19 mars 1996 au Parc Lescure à Bordeaux. Zinedine Zidane et Richard Witschge savourent la victoire des Girondins de Bordeaux face au Milan AC en quart de finale retour de la Coupe UEFA

Quelle a été l’importance de ce passage à Bordeaux dans sa trajectoire sportive et personnelle ?

V.R : Il y a deux aspects. D’abord, l’aspect humain, car nous tenions à ne pas traiter uniquement du volet sportif. Quand il arrive à Bordeaux, il a 20 ans : c’est un très jeune adulte ou un grand adolescent. Quand il en repart, il est marié et père d’un enfant. Cela transforme une vie. Il s’est également affirmé en matière de caractère et de leadership au sein du groupe, même s’il est toujours resté très discret. Sur le plan sportif, lorsqu’il arrive de Cannes, il est frêle, sujet aux douleurs aux adducteurs, et n’a pas le coffre physique pour tenir 90 minutes. Lors de son départ en 1996, il s’est épaissi, capable d’enchaîner les matchs sans faiblir, et s’est imposé comme un véritable numéro 10. Bordeaux l’a transformé en un meneur de jeu accompli, solide et fiable.

R.B : En épluchant l’intégralité des archives de presse (notamment Sud Ouest) et les vidéos de matchs sur YouTube, on observe sa montée en puissance dans le récit des journalistes. Au début, d’autres joueurs formés au club sont davantage mis en avant. Puis, progressivement, c’est Zidane qui prend toute la lumière. En analysant les images des matchs, on constate que toute la palette technique du futur grand Zidane est déjà présente à Bordeaux : les amortis aile de pigeon, les contrôles poitrine, les roulettes. Sauf qu’au début, après sa roulette, sa transversale terminait parfois en touche. Au fil des mois, son jeu est devenu d’une précision et d’une régularité remarquables.

Zinedine Zidane devant Christophe Dugarry, lors d’un match face au Paris Saint-Germain
Zinedine Zidane devant Christophe Dugarry, lors d’un match face au Paris Saint-Germain

C’est la patte de Rolland Courbis selon vous ?

V.R : Absolument. Courbis l’a énormément protégé au début. Il le faisait jouer plus bas sur le terrain pour lui éviter les tacles appuyés des défenseurs et milieux défensifs adverses. Il le ménageait aussi en le remplaçant fréquemment en cours de match : lors de sa première saison, il est remplacé une vingtaine de fois. Courbis a su polir ce diamant brut.

R.B : Il y a aussi la dimension marseillaise. Des années plus tard, Zidane a confié que sa première année à Bordeaux n’avait pas été facile : il ne connaissait personne et partageait son temps entre les entraînements au Haillan et la cafétéria du Casino de Caudéran avec sa femme Véronique. L’arrivée de Courbis, Marseillais comme lui, partageant les mêmes repères culturels et le même accent, a servi d’ancrage fondamental.

V.R : Et puis, il y a la synergie avec Christophe Dugarry et Bixente Lizarazu. Zidane connaissait Dugarry depuis les équipes de France de jeunes, mais ils n’étaient pas particulièrement intimes. À Bordeaux, le courant est passé immédiatement : c’était l’alliance du feu et de la glace. Dugarry, très extraverti, parlant fort et occupant l’espace, servait de bouclier à Zidane, plus réservé et timide. Quant à Lizarazu, plus âgé et déjà international, une complicité technique naturelle s’est établie sur le flanc gauche. Ce trio fonctionnait à merveille, bien que Lizarazu avait un mode de vie différent, plus axé sur la nature et le surf sur la Côte basque.

Zinedine Zidane et Rolland Courbis (au centre) lors de l’inauguration du nouveau stade de Bordeaux le 23 mai 2015
Zinedine Zidane et Rolland Courbis (au centre) lors de l’inauguration du nouveau stade de Bordeaux le 23 mai 2015

En quoi le personnage de Zidane dépasse-t-il le cadre du football ? Comment est-il devenu une icône ?

V.R : Le terme « icône » est parfaitement adapté. C’est l’homme dont le visage a été projeté sur l’Arc de Triomphe le 12 juillet 1998. Et le plus fascinant, c’est que chez lui, tout est exclusivement lié au football. Contrairement à des figures contemporaines comme Kylian Mbappé, qui prennent des positions sociétales ou politiques, Zidane n’a presque jamais pris la parole en dehors du terrain. Sa popularité s’explique aussi par sa simplicité, son attachement profond à ses parents et à ses valeurs familiales. Il a toujours su conserver une immense proximité avec le public français, précisément en évitant de se mêler des débats politiques conflictuels.

R.B : Toute sa dimension mythique bascule en un soir : le 12 juillet 1998. Lorsqu’il quitte Bordeaux en 1996 pour la Juventus, c’est un joueur fantastique, mais pas encore une star mondiale reconnue par le grand public dans la rue. Le doublé en finale de la Coupe du monde a tout changé. Sur le terrain, il possédait ce don rare : à chaque fois qu’il touchait le ballon, on savait qu’il pouvait se produire un geste magique. Ce n’était pas un monstre de statistiques marquant 40 buts par saison, mais il illuminait les grands rendez-vous : son contrôle orienté magique contre la Norvège, le premier but au Stade de France, la volée d’anthologie en finale de Ligue des Champions avec le Real Madrid contre Leverkusen.

Zinedine Zidane et Christophe Dugarry au « Nulle part ailleurs », une brasserie bordelaise qu’ils ont acheté ensemble en 1996
Zinedine Zidane et Christophe Dugarry au « Nulle part ailleurs », une brasserie bordelaise qu’ils ont acheté ensemble en 1996

Comment expliquez-vous le contraste entre son caractère réservé, presque introverti, et ses coups de sang sur le terrain, combinés à son statut de leader ?

V.R : Zidane est un paradoxe ambulant : extrêmement timide dans la vie, mais capable d’explosions impulsives s’il est provoqué sur un terrain. Il a reçu une éducation stricte fondée sur l’humilité, le travail et le respect. L’ancien médecin des Girondins nous racontait que Zidane était le joueur qui passait le plus de temps en salle de soins et aux étirements, même sans être blessé. Il a passé des heures infinies à répéter ses gammes techniques. C’est cette vulnérabilité et ses failles humaines qui le rendent si attachant aux yeux du public.

R.B : On peut être quelqu’un de calme et de réservé au quotidien, mais être doté d’un tempérament très fier sur le terrain. Marcel Dib nous expliquait que Courbis l’avait fait venir à Bordeaux en partie pour jouer les gendarmes autour de Zidane et le protéger de sa propre impulsivité, car Zidane répondait systématiquement aux coups. En interview, il paraît timide, mais balle au pied, il prend toutes ses responsabilités.

Et concernant sa dimension de leader ? Pour entraîner le Real Madrid et diriger l’Équipe de France, il faut une poigne et une autorité indéniables.

R.B : Pendant sa carrière de joueur, Zidane était un leader technique : ses coéquipiers savaient qu’il sublimait les ballons difficiles et faisait basculer les rencontres. À l’époque de Bordeaux, personne ne l’imaginait devenir entraîneur, à commencer par Rolland Courbis. Il a accompli un immense travail sur lui-même : il a suivi la formation du CDES à Limoges, a travaillé la méthodologie et s’est préparé avec rigueur.

V.R : Son passage en Espagne l’a énormément servi : en tant qu’étranger au Real Madrid, il n’était pas jugé sur son aisance oratoire en français, mais sur sa légitimité sportive. Face à un vestiaire rempli de stars, son aura était immense. Et sur le plan tactique, il est bien plus fin qu’on ne le prétend : on ne gagne pas trois Ligues des Champions d’affilée uniquement en gérant les ego d’un vestiaire.

Zinedine Zidane lors du match de sa première sélection en équipe de France, disputé face à la République tchèque le 17 août 1994 au Parc Lescure à Bordeaux
Zinedine Zidane lors du match de sa première sélection en équipe de France, disputé face à la République tchèque le 17 août 1994 au Parc Lescure à Bordeaux

Pour le match de l’Équipe de France à Bordeaux (France-Turquie), pensez-vous que ce retour aura une résonance particulière pour lui ?

V.R : Bordeaux occupe une place singulière dans sa vie : c’est la ville de son mariage, de la naissance de son premier fils Enzo, et le théâtre de sa première sélection internationale au Parc Lescure. Même si le match se joue désormais au Nouveau Stade (qu’il a lui-même inauguré en 2015), cela ravivera forcément des souvenirs marquants, même si Zidane a connu de tels sommets émotionnels qu’il saura aborder l’événement avec toute la sérénité requise.

Romain Bely
Romain Bely
Vincent Romain
Vincent Romain

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