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Comme si Poséidon avait mis son grain de sel, leurs bateaux sont amarrés l’un en face de l’autre, sur le même ponton, dans le port de La Trinité-sur-Mer. D’un côté, celui de Basile Bourgnon, « Edenred 5 », un Ocean Fifty, trimaran de 50 pieds. De l’autre, celui de Tanguy Caradec, « Eurvad », un monocoque de la classe Vintage. Le dieu des océans a déjà joué avec le destin de ces deux skippers. Leurs pères respectifs, Laurent Bourgnon et Loïc Caradec, marins illustres et respectés, ont disparu en mer alors qu’ils n’étaient que des enfants.
Il est 10 h 30, ce mardi 22 juillet, quand Basile entre dans son cockpit. Carrure de rugbyman, 1,95 mètre pour 95 kilos, et paluche de bûcheron, le jeune homme doit se courber pour tenir sous le toit de l’espace de vie. Comment va-t-il supporter toute une transat plié en deux ? « Avec un bon ostéo », ironise-t-il. Humour au quart de tour, regard bleu azur et tignasse de petit prince, la ressemblance avec son père est troublante. « Il a les mêmes mimiques que Laurent, souligne Caroline Bourgnon, sa mère. Les mêmes mains, le même rire, la même force colossale. »
À 24 ans, Basile trace son sillon dans le milieu de la voile. Dès l’enfance, ce garçon s’est donné un cap : passer sa vie sur l’eau. Né en 2002 en Bretagne, le moussaillon pilotait déjà à 5 ans le Zodiac familial. L’année suivante, la famille part faire un tour du monde sur un bateau. À bord, Laurent Bourgnon, Caroline et ses deux enfants issus d’un premier mariage, Jules et Justine, Basile et sa petite sœur, Lou. Les cours par correspondance sont vite surclassés par l’école de la débrouille. « Mon père voulait nous rendre responsables et autonomes, se souvient Basile. À 7 ans, j’effectuais mes quarts seul sur notre catamaran. » Il frotte, ponce, bricole, répare… Sa mère le voit plus d’une fois descendre dans la cale tournevis à la main. « Je ne suis pas ingénieur mais ingénieux, balance le marin aujourd’hui adulte. Sur un bateau je trouve toujours une solution. »
Le paternel lui apprend les vents, les courants… « Il lui dessinait des croquis », précise Caroline. Le voyage durera sept ans. Les Bourgnon font escale en Nouvelle-Zélande et en Polynésie, où ils décident de s’installer. Lors de son premier Noël sur l’archipel de la Société, Basile reçoit un Open Bic, un dériveur un peu plus grand qu’un Optimist. « À 8 ans, il partait seul naviguer au large de Raiatea », dit sa mère. Comme il grandit vite, son père lui offre un Hobie Cat 16, un petit catamaran de sport : « J’avais 11 ans, alors que ce n’est autorisé qu’à partir de 15 », reconnaît Basile.
Le paradis des hommes du « Bounty » devient son terrain de jeu jusqu’à ce 24 juin 2015. Laurent Bourgnon disparaît, au large de l’atoll de Toau, lors d’une plongée sous-marine. C’est au cours de cette épreuve que Basile découvre le palmarès de son père : vainqueur à deux reprises de la Route du rhum, en 1994 et 1998, il a aussi remporté la Jacques-Vabre, transat en double, avec son frère, Yvan, en 1997. « Il avait tiré un trait sur sa carrière, explique Caroline Bourgnon. Il n’en parlait jamais à ses enfants de peur qu’ils ne suivent son exemple. » Au bout de quelques jours, les recherches sont abandonnées, Caroline rentre avec les enfants, d’abord en Normandie, dans sa famille, puis à La Trinité-sur-Mer, où Laurent Bourgnon avait construit sa maison.
C’est dans ce port marqué par l’histoire de la voile que Basile replonge dans sa passion. Emmanuel Le Roch, ami et ancien coéquipier de Laurent, le prend sous son aile. « C’est presque un deuxième père pour moi », avoue Basile. L’adolescent fait ses gammes sur l’eau, notamment sur le tour de France à la voile. Emmanuel, pour honorer le passé et saluer les qualités du jeune marin, lui propose d’être son partenaire sur la Transat Jacques-Vabre 2019. « Il voulait aller au large et il avait un don, se justifie le navigateur expérimenté. Il est stratège, malin et pointilleux comme son père. » Pour Caroline, c’est hors de question : « Tu n’as pas le choix maman », lui rétorque le fiston. Basile a 17 ans, c’est le plus jeune engagé. À l’issue de la course, il lui annonce qu’il arrête l’école et entame le circuit Figaro, le championnat de course au large. Il y apprend la dureté du solitaire et le manque de sommeil. Et il aime ça : « Seul sur un bateau, c’est là où je me sens le mieux, je suis chez moi. » La Route du rhum s’inscrit dans son « planning de vie ».
De l’autre côté du ponton, un autre skipper, un autre projet, une autre génération. Tanguy Caradec, 46 ans, n’a jamais voulu devenir marin professionnel. « Faire de la voile, pour moi, c’est naviguer en équipage pour se marrer avec les copains », explique celui qui depuis l’enfance tire des bords sur le « Gwillen », le vieux gréement familial, dont La Trinité est le port d’attache. « À l’adolescence, on partait avec les copains à Belle-Île ou à l’île d’Houat. » Lui, c’est plutôt dans le football qu’il envisage de faire carrière. Il joue en U17 et U18, avant de renoncer. C’est alors qu’il fait sa première régate. Depuis, il n’a jamais arrêté, à raison de cinquante à soixante jours par an, comme loisir et parce qu’il aime la compétition. Il a gagné notamment la Fastnet. Entrepreneur en marketing digital et consultant en stratégie commerciale, il partage sa vie entre Puteaux et La Trinité. « C’était scooter, boulot, dodo, ironise-t-il. Et depuis l’année dernière, j’ai tout mis en stand-by pour faire la Route du rhum, alors que je n’ai jamais fait de transat ni de solitaire. Ce sera un “one shot”, ensuite je retournerai aux affaires courantes. »
Son monocoque, « Eurvad », est amarré le long du môle Loïc-Caradec, au bout duquel trône un portrait géant dudit marin. Enfant du pays et star du milieu à son époque, Loïc Caradec a disparu en 1986, lors de la troisième édition de la Route du rhum. Son corps n’a jamais été retrouvé. Cadet d’une fratrie de trois garçons, avec Corentin et Josselin, Tanguy avait 6 ans. À l’approche du 40e anniversaire du drame, il se dit que s’aligner sur la Route du rhum serait une belle manière de perpétuer l’histoire. « C’était probablement au fond de moi de façon inconsciente, reconnaît-il. Cette course a joué un grand rôle dans ma vie. Si je ne le faisais pas maintenant, je ne le ferais jamais. » Philippe Facque, son parrain, ami d’enfance de son père, a décidé de l’épauler : « J’essaie de l’aider en lui présentant les bonnes personnes dans le milieu, les bons fournisseurs et en le conseillant au mieux. » En quelques mois, le marin amateur trouve les financements : « J’ai jeté une bouteille à la mer auprès de plusieurs boîtes. Eurvad a répondu présent. » Il dégote un bateau ancienne génération, « l’un des petits frères de “Kingfisher” d’Ellen MacArthur, avec lequel elle a gagné la course en 2002 ». Le propriétaire lui dit : « Pour faire un tour du monde, il faudra changer la quille, mais pour une Route du rhum, ça devrait passer. » Tanguy remplacera quand même la quille, fiabilisera et optimisera le monocoque au fil des mois. « Maintenant, j’apprends à naviguer en solo. J’ai encore du mal avec le sommeil, admet-il. Je fais tout pour prendre le départ avec un maximum de sérénité. Une fois sur l’eau je ne sais pas comment ça va se passer. Je n’ai jamais été confronté aux alizés… »
Sa mère, Agnès, prend l’initiative avec philosophie. Elle n’est pas femme à brider un marin. Elle sait, par expérience, que toute tentative serait vaine. « Se lancer dans cette course, quarante ans après la disparition de son père, n’est pas neutre, analyse-t-elle. C’est un chapitre essentiel pour Tanguy. Une forme de catharsis. À la fois un challenge et une façon de rendre la disparition de son père acceptable. » Agnès a toujours accompagné Loïc aux départs et aux arrivées de chacune de ses courses avec ses trois garçons. Elle se souvient de leur tristesse d’être séparés de leur père « plus que de l’inquiétude de le savoir en danger. » Devenu homme, Tanguy le reconnaît : « La disparition de mon père pendant la Route du rhum reste un traumatisme pour ma famille, mais j’ai tout leur soutien. » Aujourd’hui, il tente d’apprivoiser les craintes de ses filles, Juliette, 7 ans, et Charlotte, 4 ans. « Si je promets de leur envoyer des vidéos de dauphins, ça passe », dit-il en souriant.
Pour braver « la fortune de mer », Basile emporte à bord le tiki de son paternel, une statuette en bois, symbole de protection et de force en Polynésie. Tanguy, un sac, dans lequel il case ses effets personnels, fabriqué dans le spi de « Royale », le trimaran de son père. Deux façons d’embarquer leur bonne étoile.