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Après une nouvelle édition réussie du Festival des Templiers, à Millau, son fondateur, Gilles Bertrand, revient sur les coulisses d’un événement devenu incontournable dans le paysage mondial du trail. Visibilité télévisuelle, attractivité des élites, lutte antidopage, maîtrise de l’impact environnemental et retombées économiques… Il défend un modèle singulier, à la croisée de la performance sportive et de l’engagement territorial avec une conviction, celle que la réussite des Templiers se mesure autant à la qualité de la course qu’à la fierté qu’elle suscite chez les Millavois.
La dernière édition des Templiers vient de s’achever. Quel sentiment domine au moment de dresser le bilan ?
La satisfaction, évidemment. Tout s’est bien passé et nous sommes heureux du résultat. Mais nous ne voulons pas nous glorifier à 100 %. Il y a toujours des choses à améliorer. Aller plus loin ne signifie pas nécessairement faire quelque chose de plus spectaculaire ou de plus visible. Les progrès se jouent aussi en interne, dans la gestion, l’organisation et l’utilisation des nouvelles technologies. C’est un travail permanent, à tous les niveaux.
Cette année, l’événement a bénéficié d’une exposition médiatique nationale, notamment grâce au dispositif de retransmission en direct. Est-ce un tournant pour les Templiers ?
C’est une vraie ouverture. Ce partenariat nous permet d’accéder à une visibilité nationale que nous n’avions pas forcément jusqu’ici. Nous étions parfois dans l’ombre d’autres grandes épreuves du trail. Aujourd’hui, nous franchissons un cap. Cette visibilité est une chance pour les Templiers et pour le territoire. Elle permet de montrer au plus grand nombre ce qui fait la singularité de notre épreuve. Mais une retransmission télévisée ne se résume pas à une caméra, un commentateur et une régie.
C’est un dispositif considérable : des infographies, des séquences tournées en amont avec les bénévoles, les paysages et les athlètes, la préparation du plateau, les intervenants et une quinzaine de techniciens. Il faut aussi résoudre des problèmes très concrets de transmission. Dans certains secteurs, nous n’avons quasiment plus de réseau téléphonique. Des équipes ont dû transporter des équipements Starlink pour assurer la liaison. C’est une véritable prouesse technique.
Le plateau sportif était particulièrement relevé cette année. Comment expliquez-vous l’attractivité croissante des Templiers auprès des meilleurs coureurs internationaux ?
Je ne sais pas exactement ce qui explique cette densité, car nous ne faisons aucune invitation. Les athlètes viennent parce qu’ils en ont envie. Je pense notamment à l’Américain Tracen Knopp, qui nous a contactés plusieurs mois avant la course pour nous expliquer qu’il connaissait notre épreuve et qu’il souhaitait la découvrir. Il avait le sentiment que les Templiers étaient différents de ce qui se faisait ailleurs. Il est venu, il a apprécié l’expérience et je pense qu’il reviendra.
Les Templiers se distinguent aussi par une politique de prize money très attractive. Ceci n’explique-t-il pas cela ?
Ce n’est pas une question de prime. Les meilleurs athlètes disposent parfois de contrats de sponsoring importants. Ils ne viennent pas nécessairement chez nous pour gagner quelques milliers d’euros supplémentaires. Ils viennent aussi pour s’inscrire dans l’histoire d’une course et dans une certaine conception du sport.
Ce qui nous intéresse, c’est d’attirer des athlètes qui ont envie de participer à une compétition de très haut niveau, mais qui restent sensibles à son esprit. Le trail se professionnalise, c’est une réalité. Nous voulons démontrer qu’une épreuve peut avoir tous les codes d’une grande compétition internationale sans perdre son âme.
Vous exprimez régulièrement des inquiétudes face à la professionnalisation du trail. Où se situe, selon vous, le principal danger ?
Le trail reste une communauté relativement saine, mais la professionnalisation s’accélère. Or, le sport professionnel peut aussi engendrer des dérives, notamment en matière de dopage. À notre niveau, nous avons choisi d’agir. Pour la deuxième année consécutive, nous travaillons avec l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD). Trente contrôles ont été réalisés lors de cette édition. Nous attendons les résultats mais ce partenariat ne se limite pas aux contrôles. Nous avons aussi voulu développer un véritable travail de sensibilisation. Des représentants de l’AFLD étaient présents sur l’événement pour échanger avec les coureurs, qu’ils soient élites ou amateurs, sur les risques liés au dopage, aux produits et aux compléments alimentaires potentiellement contaminés, ainsi que sur les conduites à risque. C’est important, car nous ne voulons pas simplement organiser une belle course. Nous voulons défendre une certaine idée du sport : une compétition exigeante, avec des athlètes performants, mais dans un cadre qui protège l’intégrité sportive.
Vous avez réduit le nombre de participants sur certaines épreuves. Jusqu’où peut-on aller sans fragiliser le modèle économique et l’attractivité de l’événement ?
Nous avons réduit de 300 le nombre de coureurs sur les épreuves du dimanche. Et nous sommes très satisfaits. Malgré cette baisse, nous avons obtenu le même nombre d’arrivants. Cela montre que nous pouvons améliorer notre organisation sans nécessairement augmenter les volumes. Mais c’est vrai aussi, nous envisageons de réduire encore légèrement certaines jauges l’an prochain, même si toutes les décisions ne sont pas arrêtées. Nous réfléchissons également aux horaires et à la gestion des vagues de départ. Nous avons atteint des limites très concrètes. Certains villages, certains sites d’accueil et certaines portions de route ne peuvent pas absorber davantage de monde. La question n’est donc pas seulement de savoir combien de dossards nous pouvons vendre. Il faut savoir dans quelles conditions nous pouvons accueillir les participants, préserver les espaces traversés et maintenir une expérience de qualité.
Certains observateurs estiment pourtant qu’il faudrait réduire davantage la taille des grands trails. Vous évoquez parfois un seuil de 5 000 participants. Est-ce envisageable à Millau ?
Des sociologues du sport défendent effectivement cette idée. Mais quand on vit à Millau, on n’a pas forcément envie de voir les Templiers retomber à 5 000 participants. Les Templiers sont une richesse pour la ville et pour le territoire. C’est aussi une vitrine exceptionnelle pour nos grands espaces. Il faut trouver le bon équilibre entre la maîtrise de l’événement et les bénéfices qu’il apporte. Mais l’objectif n’est pas de grossir indéfiniment. C’est de préserver ce qui fait la valeur de la course tout en lui permettant de continuer à jouer son rôle économique et touristique.
Justement, les retombées économiques sont souvent présentées comme considérables. Une étude de la chambre de commerce et d’industrie évoquait déjà quatre millions d’euros. Quelle est leur ampleur aujourd’hui ?
Cette étude est ancienne (elle date de 2019 NDLR). Les retombées actuelles mériteraient d’être mesurées précisément mais sont largement supérieures aujourd’hui. Nous avons beaucoup travaillé sur les séjours en groupe. Des participants viennent trois, quatre, cinq jours. Ce type de situation se répète. Et il y a aussi tous ceux qui reviennent ensuite parce qu’ils ont découvert le territoire à l’occasion de la course. Ces retombées sont diffuses : elles ne se limitent pas aux dépenses directement liées au week-end de compétition. Elles concernent l’hébergement, la restauration, les commerces et, plus largement, l’envie de revenir dans la région. J’aimerais qu’une véritable étude permette de quantifier cet impact. Cela aiderait à démontrer que les événements de pleine nature constituent une richesse pour un territoire, à condition de maîtriser leur développement et de travailler en bonne intelligence avec les institutions responsables du patrimoine naturel.
Millau cherche aussi à renforcer son attractivité touristique en dehors de la haute saison. Les Templiers peuvent-ils servir de modèle ?
Nous défendons cette idée depuis vingt ans. Il faut travailler sur les ailes de saison et ne pas dépendre uniquement de quelques semaines estivales. La saison touristique n’est pas toujours excellente. Il faut donc réfléchir à la manière de faire venir des visiteurs à d’autres moments de l’année. Les grands événements peuvent jouer un rôle essentiel, à condition qu’ils soient bien pensés et qu’ils correspondent à l’identité du territoire. Le trail, le VTT, le gravel ou le triathlon ont naturellement leur place dans cette stratégie. Mais il n’y a pas que le sport. On peut imaginer des événements autour de la cuisine, des savoir-faire ou d’autres formes de patrimoine local.
L’événement repose aussi sur une mobilisation humaine considérable : environ 1 200 bénévoles et 47 associations. Comment entretenir un tel engagement ?
C’est l’une des grandes forces des Templiers. Nous avons environ 1 200 bénévoles, 47 associations partenaires, mais aussi des personnes qui nous accompagnent individuellement depuis cinq, dix ou vingt ans. Cet engagement ne se décrète pas. Il repose sur le plaisir de faire partie d’une aventure collective, sur les relations humaines et sur le sentiment d’être utile à quelque chose qui dépasse sa propre personne. Je crois beaucoup à la notion de fierté. À Millau, nous sommes fiers de notre viaduc. Nous devons pouvoir être fiers aussi des Templiers.
Vous évoquez souvent les jeunes Millavois qui portent le tee-shirt des Templiers. Pourquoi cette image vous touche-t-elle autant ?
Parce qu’elle montre que quelque chose a changé. Quand je traverse Millau à vélo et que je passe devant les collèges, je vois des jeunes de 12, 14 ou 16 ans porter le tee-shirt des Templiers. Il y a vingt ans, cela aurait été difficilement imaginable. À l’époque, le running n’avait pas cette place dans la culture populaire. Aujourd’hui, les collégiens, les lycéens et les membres des clubs sportifs participent à l’événement, notamment comme bénévoles, et ils en portent les couleurs. C’est un signe très fort. Ces jeunes seront peut-être les bénévoles de demain. Il y a une transmission qui s’opère, une histoire collective qui se construit au fil des générations. J’ai toujours été sensible à cette dimension.
C’est cette dimension populaire qui m’intéresse : un grand événement n’appartient pas uniquement aux sportifs qui franchissent la ligne d’arrivée. Il appartient aussi à ceux qui le font vivre.
Vous parlez de fierté territoriale, mais aussi d’esprit d’équipe. Est-ce finalement ce qui distingue les Templiers dans un univers sportif de plus en plus concurrentiel ?
Je le crois. Nous voulons proposer une grande compétition, attirer les meilleurs athlètes et donner au public de belles images. Mais nous ne voulons pas que tout cela fasse disparaître l’essentiel. Cette année, Francisco Puppi nous a particulièrement touchés. C’est un athlète engagé, qui porte une réflexion sur le sport, l’économie et l’environnement. Il correspond bien à ce que nous souhaitons défendre. Mais ce qui m’a aussi marqué, c’est qu’il soit venu vers 21 h 30 pour remettre leurs médailles aux coureurs qui terminaient dans la nuit. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas eu un vainqueur aussi disponible pour aller à la rencontre des anonymes qui finissent leur course après les premiers. C’est une image forte. Elle rappelle qu’au-delà du classement, il y a des femmes et des hommes qui se sont préparés pendant des mois, qui ont souffert, qui ont douté et qui sont heureux d’aller au bout. La performance et la fraternité ne sont pas incompatibles. Au contraire, nous voulons montrer qu’elles peuvent se renforcer mutuellement.
Après toutes ces années, quelle est votre ambition pour les prochaines éditions ?
Continuer à construire un événement dont les habitants soient fiers, qui attire des coureurs du monde entier et qui contribue réellement à la vie du territoire. Nous devons continuer à progresser sur l’organisation, la sécurité, l’environnement et la qualité sportive. Nous devons aussi rester attentifs aux dérives possibles de la professionnalisation et ne jamais oublier les bénévoles, les associations et les habitants qui rendent cette aventure possible. Le succès des Templiers ne se résume pas au nombre de participants, aux performances des vainqueurs ou à la visibilité médiatique. Il se mesure aussi à ce que l’événement laisse derrière lui : des souvenirs, des liens, des retombées pour le territoire et cette fierté collective qui donne envie de poursuivre l’aventure. C’est cela que nous voulons préserver, une grande course internationale, profondément ancrée à Millau, qui reste avant tout une aventure humaine.