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« Je n'ai jamais entendu mon père dire "je suis fatigué". Cette valeur m'a accompagné toute ma carrière »
Jenia Grebennikov
Jenia Grebennikov, le 10 août 2024 lors des Jeux olympiques de Paris. ANDRZEJ IWANCZUK / NurPhoto via AFP / Andrzej Iwanczuk/NurPhoto

Meilleur libéro du monde depuis plus de dix ans, double champion olympique avec l'équipe de France de volley-ball (Tokyo 2021, Paris 2024), Jenia Grebennikov joue aujourd'hui au Japon. Pour inaugurer notre série d'entretiens sur « l'exercice d'admiration », il raconte les modèles et les valeurs qui l'ont construit.

Paris Match : Quelle est la première personne que vous avez admirée ?

Jenia Grebennikov : Mon père. Il ne m'a pas inspiré que dans le sport, mais aussi par son comportement envers les autres : moi, mon frère, ma mère. Tout petit, je le suivais partout et je le regardais tout le temps. Quand il allait à la voiture, quand il donnait ses cours, quand il tapait dans un ballon dans la salle. Il m'impressionnait par sa carrure et sa présence. Il fait deux mètres et devait avoir 100 kilos de muscles. Moi, je mesure 1,88 m pour 85 kilos. Il avait un corps de type Schwarzenegger. Je l'avais comme exemple tous les jours, à la maison comme à la salle de volley.

Que vous a-t-il transmis qui vous guide encore aujourd'hui ?

D'abord le respect des autres, de la famille, la politesse. Je ne sais pas si cela vient de nos origines russo-kazakhes. Ensuite la combativité : ne jamais rien lâcher. En fin de carrière, il faisait ses footings au parc des Gayeulles, à Rennes, pendant une heure, une heure et demie. Je le suivais en vélo, c'était facile pour moi. Mais je le voyais en sueur, se battre jusqu'au bout. Je ne l'ai jamais entendu dire « je suis fatigué ». Cette valeur m'a accompagné toute ma carrière, même dans les moments difficiles.

Il nous a aussi transmis sa passion. À la maison, on ne parlait que de volley. Et physiquement, il était sculpté de partout : je me suis dit que c'était ça, un sportif, et que cela ne vient pas du jour au lendemain. Chez nous, on pratiquait tous les jours, dans le jardin ou le salon, avec un ballon de baudruche ou en mousse pour ne pas casser les meubles.

L'histoire de votre famille est atypique. Qu'est-ce que tous ces déménagements ont changé ?

Ils nous ont permis d'adopter d'autres belles valeurs. On s'est adaptés très vite, parce que dans le sport, il n'y a qu'un langage, universel. Aujourd'hui, je suis au Japon, je ne parle pas un mot de japonais, et beaucoup de Japonais ne parlent pas anglais. Pourtant, un regard, un geste, et le lien se crée. Le sport a aidé mes parents à s'acclimater à la France. Ils ne parlaient ni français ni anglais et se sont retrouvés du jour au lendemain dans un nouveau pays. Moi, je n'étais pas encore né.

À la fin des années 1980, vos parents sont au Kazakhstan, votre père international soviétique, votre mère entraîneuse. Pourquoi le Kazakhstan, puis la France et Rennes ?

Au Kazakhstan, parce qu'une partie de ma famille y vivait. L'autre partie vivait en Russie. À cette période, des joueurs soviétiques commençaient à arriver en France. Mon père a été l'un des premiers. D'autres ont suivi, à Bordeaux par exemple. Le père d'Ivan Zaytsev, lui, est arrivé en Italie. Pour nous, ce devait être un an ou deux. Ça leur a plu, mon père a prolongé d'année en année. Je suis né et j'ai grandi à Rennes, qui reste notre base familiale.

Vous avez perpétué cet esprit d'aventure : Allemagne, Italie, puis Saint-Pétersbourg. Comment ce parcours s'est-il dessiné ?

Après cinq ans à Rennes, je voulais découvrir ce qui se passait ailleurs, la Ligue des champions, les compétitions internationales. La première porte s'ouvre en Allemagne, à Friedrichshafen. Je pars seul, cette fois. Je reste deux ans, mon niveau monte. Puis l'Italie, un des meilleurs championnats : sept ans, entre Trente et Modène.

Là, je me suis dit que j'aimerais essayer la Russie, vu mes origines. Mon agent m'a expliqué que c'était compliqué : deux étrangers seulement par équipe, et les clubs ne voyaient pas le libéro comme une priorité. Un jour, un club a décidé de sauter le pas. Je voulais une grande ville, Moscou, Saint-Pétersbourg ou Kazan, après avoir toujours joué dans de petites villes. J'avais signé pour trois ans, je suis resté cinq saisons. Puis je suis parti pour le Japon. Quand on commence à voyager, on continue, jusqu'au jour où je reviendrai en France pour de bon.

Qu'avez-vous particulièrement aimé en Russie ?

Dans le volley, le travail quotidien, très rigoureux : ne pas avoir peur d'avoir mal, aller à fond, ne rien lâcher. Un jeu très physique, avec des joueurs grands et puissants. Et ce respect des hôtes et des anciens que mon père m'avait enseigné.

Dans la vie, le cadre était magnifique. Je n'ai jamais vécu un hiver aussi beau : tout blanc, un mètre de neige, des moments incroyables en famille. Il y a aussi l'architecture, l'histoire de Saint-Pétersbourg, le fabuleux musée de l'Ermitage. Dès qu'on avait un jour de libre, même par grand froid, on se promenait.

Vous étiez à l'origine réceptionneur-attaquant. Que doit votre carrière à la création du poste de libéro ?

Je ne me suis jamais demandé ce que je serais devenu sans lui. Sportif de haut niveau, j'en suis certain, car le sport est mon quotidien depuis tout petit. Je trouve incroyable d'être payé pour faire du sport. À 36 ans, quand j'entends les gens applaudir dans une salle, je prends un plaisir énorme. Mais peut-être pas à ce niveau-là.

À la base, je voulais attaquer, être dans la lumière, marquer, faire le show. Ça a été dur à digérer, mais avec mon père, j'ai accepté. C'était sûrement ma seule chance de jouer en équipe de France, de gagner des titres et d'être le meilleur, ce que je voulais sans cesse.

Quelle est, selon vous, la noblesse de ce poste ?

Il a évolué au fil des années. Rien ne m'attirait, sinon jouer. Je savais que j'avais les capacités : réception, défense, mobilité, vision du jeu. Je me le suis approprié à ma façon, en me fixant des objectifs pour être efficace, pas pour plaire. Aucun ballon ne tombe en défense. De belles passes, pas seulement des passes comme les autres. Aucun ace adverse en réception. Chaque jour, j'ajoutais quelque chose, parce qu'il y avait plein de choses à faire qui n'étaient pas faites. Aujourd'hui, il y a de plus en plus de très bons libéros, surtout des Français. Dans chaque pays, au moins deux peuvent jouer au niveau international.

Quel libéro vous a inspiré à vos débuts ?

Jean-François Exiga, avec qui je me suis entraîné à mes débuts en équipe de France, et Hubert Henno, que je voyais à la télé : très stable, serein, confiant. J'étais le troisième ou quatrième libéro. À l'entraînement avec Exiga, j'avais l'impression de ne pas être bon. Tout était propre, c'était la perfection. Moi, j'étais très brouillon. Je ne pensais pas qu'on pouvait travailler cette perfection. Je me suis ensuite approprié la mienne, mais à l'époque, j'en étais très loin.

Quel geste vous paraît le plus proche de la perfection ?

En réception, c'est quand le serveur lâche complètement son bras. On entend l'impact lourd sur les avant-bras, la balle tourne, tourne, et arrive pile chez le passeur, près du filet, avec une super hauteur. En défense, c'est presque pareil. On entend l'attaquant frapper très fort, le public fait « Roh », puis je fais une grosse défense. On entend l'impact sur mes avant-bras, et le public refait « Roh ». Ce sont, je pense, les deux meilleures actions pour un libéro.

Parmi vos deux médailles d'or olympiques, quelle action symbolise le mieux l'épopée ?

Le deuxième set de la finale de Tokyo contre les Russes. Nous menions 1-0. Earvin Ngapeth se fait bloquer, je récupère assez facilement, et Antoine Brizard donne la balle à Jean Patry. Ivan Iakovlev, avec qui j'ai ensuite joué à Saint-Pétersbourg, le bloque. Je suis au soutien : Patry attaque très fort, se fait bloquer, et je fais le sauvetage. C'est un réflexe, je me suis retrouvé dans la parfaite position sans l'avoir voulu. C'est un geste que je répète chaque jour à l'entraînement, en me disant qu'un jour ça paiera. Cette action m'a marqué, elle a fait un point incroyable.

Parmi vos adversaires, lequel avez-vous le plus admiré ?

Facile : le Brésil. À l'époque, ils nous ressemblaient. Ils faisaient le show, ils parlaient beaucoup, ils faisaient des gestes spectaculaires. On ne s'en est pas inspirés, mais on les regardait. La première fois que nous sommes allés les affronter à Rio, en 2013 ou 2014, nous avons été impressionnés par le stade et l'engouement. Cela nous a donné envie. C'est l'équipe que nous avons le plus observée et que nous respectons encore, parce que le volley y est une nation majeure, à côté du foot.

Un joueur brésilien vous a-t-il fait rêver ?

Plutôt le groupe : Bruno Rezende, Dante, Lucarelli, Vissotto, Wallace, Sérgio le libéro, Maurício Souza au centre. Et avant eux, Giba, un joueur exceptionnel. C'est cette image que nous avions à nos débuts en équipe de France. Il y a eu aussi la Russie, avec Mouserski et Tetioukhine. Mais le Brésil, le show, le festival, cela nous ressemble davantage.

Quel libéro étranger vous a bluffé ?

Le Brésilien Sérgio. Nous avons un peu le même style défensif : on voit bien la balle, on essaie d'aller chercher tous les ballons, on est un peu foufous. Hubert Henno était plus posé, très bon en réception, dans la perfection, comme Jean-François Exiga. La France a eu de très bons libéros. Il y a aussi beaucoup de Japonais qui seraient exceptionnels, mais ils sont petits. Moi, je suis grand par rapport à eux et je prends plus de place. Eux vont peut-être plus vite avec les jambes.

Au Japon, qu'est-ce qui vous bluffe dans le fonctionnement du volley et de la société ?

La dévotion. Peu importe la taille, peu importe la difficulté, ils sont là. Dans mon équipe, des joueurs plus petits que moi ne sont pas libéros. En France, on m'a toujours dit que j'étais trop petit pour attaquer. Ici, un réceptionneur-attaquant de 1,80 m est l'un des meilleurs du championnat. Si tu sais jouer, tu peux jouer. Techniquement, ils sont tous incroyables, même les centraux. Ils savent faire n'importe quel exercice de maniement de balle, depuis leur plus jeune âge : on voit des collégiens s'entraîner.

Il y a aussi le respect de l'ancien. Quand je vais ramasser un ballon, les jeunes courent derrière en disant « non, c'est moi ». Je leur dis qu'on a le même maillot et qu'on le prend à deux. Au bout d'un mois, ils ont compris que j'aime bien ramasser le ballon aussi ! Ils installent les poteaux et font tout pour que je m'entraîne dans les meilleures conditions, sans y penser. C'est incroyable.

Pas de chambrage du style « ne te baisse pas, tu ne pourras pas te relever » ?

Si, on rigole beaucoup. Nous sommes limités dans les échanges, car la communication n'est pas encore au point. Mais après une ou deux semaines, les petites amitiés se forment. On se charrie, on se chambre, toujours gentiment.

Hors du volley, quel sportif vous inspire ?

Zinédine Zidane, pour son charisme. C'est pour cela que je prends le numéro 10 en club. En équipe de France, j'ai toujours le 2, car je n'ai pas réussi à avoir le 10. Il est tout l'inverse de moi : élégant, posé, réfléchi, il regardait autour de lui. Je parle du joueur, pas de l'entraîneur. Moi, je fais tout en vitesse, je suis plus foufou, plus dans le show, je crie, je gesticule.

Lui prenait de la place, avec son talent et son élégance. Il lui suffisait d'une virgule ou d'une roulette, et c'était magique. J'ai toujours envie d'en faire plus pour montrer. J'aime voir des gens pratiquer leur sport de façon exceptionnelle. Pour Zidane, ce ne sont pas les deux buts en finale de la Coupe du monde, mais un tout, jusqu'à sa façon de s'exprimer. Il peut dire n'importe quoi, c'est respect !

Et en dehors du sport, une personnalité suscite-t-elle votre admiration ?

Pas de personne en particulier. J'admire ceux qui ne lâchent rien, ceux qui ont galéré pour y arriver et qui se battent jusqu'au bout. J'admire aussi ceux qui gagnent et qui regagnent. Je pense à Federer et à Nadal : ils ont tellement gagné que tout le monde pense qu'ils vont regagner. Or il est très difficile de confirmer, physiquement comme mentalement.

Après Tokyo et Paris, je me suis dit que mon rêve était réalisé, puis j'ai trouvé d'autres objectifs. Mais on a l'impression de repartir de presque rien, avec encore plus d'attentes. Beaucoup de respect pour ceux qui enchaînent les victoires, comme le PSG, qui gagne le championnat et la Ligue des champions. Tout le monde se dit que la troisième sera facile. Ce n'est pas facile. Ce n'est jamais garanti !

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